Le Griot des Etats Unis d'Afrique
18 Août 2013
BULLETIN D’HUMEUR N° 9
« Sans la liberté de blâmer il n’y a pas d’éloge flatteur » (Beaumarchais)
LA DEMOCRATIE EN AFRIQUE : VERS UNE TROISIEME VOIE ?
Coups d'Etat, renversements d'alliances, mouvements sociaux et processus électoraux chaotiques la transition politique entamée à l'orée des années 1990 sur le continent noir.

Cependant, contrairement aux autres vagues de démocratisation (Europe du Sud et Amérique latine notamment), la disparition des partis uniques et la sortie des autoritarismes se sont effectuées en Afrique dans un contexte marqué par trois facteurs structurants malheureusement négligés par les analystes.
Le premier facteur est la concomitance de la démocratie et de «l'informalisation» de l'économie et des structures étatiques. En effet, au début des années 1980, les mécanismes culturels et institutionnels qui rendaient possible l'assujettissement avaient atteints leurs limites. Par-devers le masque de l'ordre et de la loi et du théâtre d'Etat, un mouvement souterrain de dispersion graduel du pouvoir. Cette évolution s'accentuait avec l'aggravation des contraintes liées au remboursement de la dette et l'application des politiques d'ajustement structurel. La menace d'insolvabilité générale pesant sur les économies ne se relâchant pas, l'effilochement s'est poursuivi tout au long des années 1990, la crise prenant des formes inattendues, et ceci tout au long de la dernière décennie.
Loin d'y mettre un terme ou de conduire à l'Etat de droit et à la «bonne gouvernance» escompté par les institutions financières internationales, le double impératif d'ouverture politique et de libéralisation économique accentuera, presque partout, l'émasculation de l'Etat. Celui-ci ayant perdu ses capacités à gérer le risque et l'imprévu autrement que par la force, c'est donc dans un contexte de violence sociale que se dérouleront les tentatives de sortie de l'autoritarisme. En témoigne les récents soubresauts de révolte citoyenne qui ont secoué et ébranlé les pouvoirs encore englués dans des politiques de stagnation sociale, aussi bien dans les pays maghrébins qu’en Afrique subsaharienne.

Cette dispersion a imprimé aux démocraties africaines (encore juvéniles) un aspect singulier. D'une part, l'affaiblissement des capacités administratives de l'Etat y va de pair avec les privatisations de certaines de ses fonctions régaliennes : l’énergie, l’eau et la santé;
D'autre part, la prime accordée à la dérégulation se traduit sur le terrain par un mouvement général de désinstitutionalisation, lui-même propice à la généralisation des pratiques informelles. On retrouvera ces dernières non seulement dans le secteur de l'économie, mais au cœur même de l'Etat et de l'administration, et dans tous les aspects de la vie sociale et culturelle liés à la survie quotidienne. Or, leur généralisation a entraîné non seulement une prolifération des instances de production des normes, mais aussi une démultiplication sans précédent des possibilités de contournement des règles et des lois, au moment même où les capacités de sanction détenues par les pouvoirs publics étaient plus affaiblies. Dès lors, les conduites visant à infléchir les normes aux fins d'accroître les rentes et tirer le bénéfice maximum de la défaillance de l'Etat ont prévalu aussi bien chez les agents publics que privés.
Le deuxième facteur: la démocratisation survient à un moment où, du fait de la brutalité de la crise, la diffraction de la société s'accélère. En plus des situations-limites que sont les guerres, les recompositions territoriales, les déplacements forcés des populations et les massacres, elle se traduit par la multiplicité des identités, des allégeances, des autorités et des juridictions, l'accentuation de la mobilité et de différenciation, la vélocité dans la circulation des idées, des signes et de symboles, les capacités accrues de conversion des choses en leur contraire : tout sera utilisé pour atteindre toutes sortes de fins et tout deviendra objet de négociation et de marchandage.
Les conséquences de ce nouvel état culturel sur la constitution des mouvements sociaux et la formation des alliances et des coalitions sont considérables. Le temps court, «les coups» ponctuels et les impératifs de conquête immédiate du pouvoir ou la nécessité de le conserver à tout prix sont privilégiés au détriment des «projets» à long terme et de la recherche des solutions de rechange. Il en résulte une instabilité structurelle, les alliances se nouant et se dénouant constamment, au gré des circonstances.

Enfin, troisième facteur : il n'existait, au début des années 1990, ni modèle théorique ni tradition de réflexion critique et autonome sur l'Etat de droit, les formes de la citoyenneté et les institutions de la démocratie sur le continent africain. L'atrophie intellectuelle du mouvement de démocratisation a permis la montée en force des idéologies nativistes et de nouvelles cosmologies articulées autour de symboliques religieuses et de réhabilitations des forces occultes. Surtout, l’influence insidieuse de la religion d’obédience musulmane (ayons le courage de le souligner dans notre analyse)

Ces trois facteurs ont lourdement pesé sur les résultats de la démocratisation.
Si l'avènement du multipartisme a permis, à peu près partout, l'éclosion de nouveaux espaces de liberté, il a rarement conduit à des transformations qualitatives et irréversibles tant du point de vue de la vie civique que du point de vue du bien-être matériel des populations. En outre, partout, l'absence de solution de rechanges crédibles au néolibéral a provoqué soit un repli dans un discours moral ou religieux (croisades anticorruption etc.…), soit le retour aux identités primaires, soit l'aggravation des luttes pour la conquête ou la conservation du pouvoir. Plus que jamais, ces luttes sont liées à la possibilité de constitution des propriétés et aux dynamiques de la stratification sociale, dans des contextes où la nation n'a jamais vraiment existé et où l'Etat qui était supposé la construire ne le peut plus guère.

Alors, l’on peut en conclure que la recherche d’une troisième voie de démocratie africaine (si tant-est qu’il en existât à la lumière des contours exposés) doit s’appuyer sur les matrices des multiples cultures africaines par une alchimie qui s’appuierait, aussi, sur les données profondément onthologiques de l’Africain du troisième millénaire. Si non, point de salut : et la recherche d’une troisième voie de démocratie africaine ne serait qu’un rêve inaccessible pour longtemps. Et nous continuerons dans le mimétisme de l’Autre.
Par Mamadou Jean-Michel KOUROUMA
Journaliste
Correspondant à Dakar , pour VOIX AFRICAINE
